L’aéroport qui respire : la révolution bioclimatique tropicale de Roland-Garros Réunion

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Imaginez descendre d’avion après onze heures de vol, traverser la passerelle et, au lieu de plonger dans l’air glacé d’une climatisation industrielle, sentir une brise tiède et légèrement salée vous envelopper.

Des plantes endémiques longent votre chemin, le bois chauffe les murs du regard, et une lumière naturelle filtrée inonde l’espace.

Vous n’êtes pas dans un resort. Vous êtes à l’aéroport Roland-Garros de La Réunion et ce bâtiment ne consomme presque aucune énergie pour vous garder au frais.

Ce n’est pas un concept. C’est une réalité unique au monde inaugurée le 26 mars 2024.

Aéroport de la Réunion Roland-Garros (source : reunion.fr)

Un défi posé dès 2011 : construire autrement sous les tropiques

Lorsque la société aéroportuaire Roland-Garros se voit confier la concession du site en 2011, elle engage un vaste programme de développement, motivé par la croissance démographique et la hausse de la fréquentation touristique.

Mais dès le départ, une exigence hors norme s’impose : la nouvelle infrastructure devra être conçue dans le strict respect des principes de l’architecture bioclimatique.

Comment construire un équipement public majeur, capable d’absorber des millions de passagers, sans recourir à la climatisation conventionnelle ? Sachant qu’elle est la plus grande source de consommation énergétique en milieu tropical humide ?

C’est cette question radicale qui va structurer tout le projet.

Huit ou neuf ans se sont écoulés entre l’idée de construire un terminal d’arrivée et sa réalisation, confie Marc Delanoë, directeur du développement durable de l’aéroport. Un temps long, mais nécessaire pour un pari architectural sans précédent.

Aéroport de la Réunion Roland-Garros (crédit : @Serge Marizy)

AIA Life Designers et OBA : une équipe façonnée par le contexte local

En juin 2018, le concours est lancé. L’équipe AIA Life Designers remporte le concours de la construction d’un projet d’extension de l’aéroport Roland-Garros sur l’île de La Réunion.

Imaginée avec l’ingénieur Jacques Gandemer et l’architecte associé Olivier Brabant, l’extension est la synthèse d’une conception bioclimatique et d’éléments préfabriqués, frugalité énergétique oblige.

En explorant finement la constance des qualités atmosphériques de l’île, l’équipe d’architectes et d’ingénieurs environnementaux d’AIA Life Designers a saisi très en amont l’opportunité d’un projet bioclimatique innovant. L’emplacement de l’aéroport, soumis aux vents forts et fréquents, offrait les conditions favorables pour la mise en œuvre d’une ventilation naturelle.

L’expertise du CSTB a été sollicitée pour valider et optimiser ce principe par une approche expérimentale en soufflerie.

Rien n’a été laissé au hasard : chaque ouverture, chaque inclinaison de toiture, chaque vantelle a été testée avant d’être construite.

Le mot-clé est alors posé : le canyon. Il deviendra le cœur battant et <<respirant>> de toute la construction.


Le canyon bioclimatique : le génie au cœur du bâtiment

C’est la pièce maîtresse du dispositif. La végétation endémique pousse dans la nef et sur le toit, précisément dans le canyon : une structure longitudinale de 10 mètres de haut et 10 mètres de large.

C’est le chef-d’œuvre architectural de ce système de ventilation naturelle qui a un principe physique est d’une élégance remarquable.

Éric Bussolino, architecte et directeur de l’ingénierie et de l’environnement chez AIA Life Designers, explique :

« Le canyon bioclimatique est le point fort du projet. Le vent s’accélère au sommet du toit, ce qui crée un effet d’aspiration, l’air entrant par les façades extérieures et sortant par le canyon. « Avoir une vitesse de l’air d’un mètre par seconde sur la peau permet au corps de respirer et d’avoir un ressenti de 4 degrés de moins par rapport à la température mesurée avec un thermomètre. » »

À la galerie existante, parallèle aux pistes et désormais consacrée aux départs, le projet se juxtapose perpendiculairement, ménageant une brèche de circulation d’air donnant sur le nouveau hall dédié aux arrivées.

Les vantelles : les « nacos » modernisés de La Réunion

51 % de la façade est constituée de vantelles motorisées (version modernisée des traditionnels « nacos » réunionnais), permettant de maintenir une porosité constante entre intérieur et extérieur. Leur pilotage informatique permet de fermer les ouvrants en cas d’intempéries tout en conservant la qualité de l’air. En contrôlant les vantelles sur la façade est, la dynamique des flux d’air variables peut être régulée selon les conditions climatiques extérieures, y compris les précipitations.

Pour exploiter les vents du nord-est, un puits dépressionnaire relié au canyon est installé sur la façade nord. Ainsi, quelle que soit la direction du vent, le confort thermique est garanti, avec des vitesses d’air d’environ 1 m/s et des taux de renouvellement d’air supérieurs à 30 volumes par heure. À une vitesse d’un mètre par seconde au contact de la peau, l’air donne une sensation de 4 degrés de moins que la température réelle.


Matériaux, végétation et sol : une philosophie sensorielle du confort

Un bâtiment bioclimatique ne se résume pas à ses systèmes aérauliques. Ici, chaque matériau porte une intention. La présence de végétation endémique choisies par le conservatoire botanique de La Réunion et l’utilisation de matériaux naturels, notamment le bois, renforcent l’engagement environnemental de l’aéroport.

La végétation renforce la sensation de fraîcheur et contribue à la préservation de ces espèces, dont certaines sont menacées. L’utilisation de matériaux naturels et renouvelables comme le bois contribue à un confort sensoriel global : odeurs, teintes chaudes, acoustique atténuée.

Le sol lui-même, en béton lissé laissé brut, est renforcé par une poudre de quartz qui lui donne une esthétique minérale durable. Ce sol patiné par les pas des voyageurs contribue à l’ambiance thermique du lieu.

La toiture : une silhouette inspirée du Piton des Neiges

La forme de la toiture, avec le canyon en son centre, est directement modelée sur les contours du Piton des Neiges, un panorama unique visible depuis le nouveau terminal d’arrivée.

Source image : reunion.aeroport.fr

L’architecture ne se contente pas de performer : elle raconte le territoire.


Des chiffres qui forcent le respect

L’aérogare inaugurée en 2024 s’étend sur 22 000 m². Elle est le bâtiment tertiaire le moins impactant pour l’environnement à La Réunion et la première aérogare bioclimatique au monde en milieu tropical.

– Ce bâtiment consomme environ 55 à 60 % d’énergie en moins qu’un bâtiment équivalent climatisé.

– L’aéroport est passé de 8 000 tonnes de CO₂ en 2011 à moins de 1 000 tonnes aujourd’hui.

– La surface climatisée du projet représente moins de 10 % de la surface totale du bâtiment (7 % seulement).

– Comparées au bâtiment existant, les économies d’énergie atteignent 60 %, équivalent à la consommation électrique annuelle de plus de 500 foyers réunionnais.

– Le financement, à hauteur de 66 millions d’euros, a été porté à 58 % par la Région et les fonds européens (FEDER), avec le soutien de l’ADEME.

– 91 % des entreprises mobilisées sur le chantier étaient locales, ancrant le projet dans une logique d’économie circulaire territoriale.

– Ce projet a reçu le Grand Prix National de l’Ingénierie 2023, avant même son inauguration officielle


Un modèle exportable pour les territoires tropicaux du monde entier

La question se pose naturellement : ce qui fonctionne à La Réunion peut-il inspirer d’autres latitudes ? Oui, et c’est précisément l’ambition affichée.

Le projet s’est inspiré d’autres bâtiments naturellement ventilés dans la région, comme l’amphithéâtre bioclimatique de Saint-Denis et les maisons créoles traditionnelles de La Réunion. Ce projet incarne une nouvelle façon de construire en Outre-mer : en partant du climat, des ressources locales et des usages réels. L’aérogare Roland-Garros devient un modèle pour d’autres territoires tropicaux, un exemple de ce que peut être une infrastructure sobre, durable, confortable et adaptée.

Cette extension de plus de 13 000 m², reposant sur une conception bioclimatique exigeante, permet l’accueil d’un trafic aérien pouvant atteindre trois millions de passagers d’ici 2030. La sobriété énergétique n’a donc rien sacrifié à la capacité d’accueil.


Conclusion

L’aérogare Roland-Garros pose une question dérangeante à toute la filière de la construction :

Si l’on peut concevoir un aéroport, l’un des programmes les plus complexes et les plus énergivores qui soient, sans climatisation en milieu tropical, pourquoi continue-t-on de climatiser par défaut des bâtiments bien plus simples ?

La réponse n’est pas uniquement technique. Elle est culturelle, économique et politique.

Ce projet prouve que l’ambition bioclimatique n’est ni un luxe ni une contrainte : c’est un choix de conception.

Un choix qui réduit la facture énergétique de 60 %, divise les émissions de CO₂ par huit, et offre aux voyageurs une expérience architecturale mémorable.

Et vous, dans votre pratique ou dans vos projets, quel serait le premier réflexe bioclimatique que vous appliqueriez avant de poser la première pierre ?

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